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Chiasme. Tandis que le pavillon grec arrimé à la poupe s'agite en claquant au vent, le sillage du Blue Star 2 blanchit la mer au fur et à mesure que l'on s'éloigne de Syros. Au loin, les montagnes du sud de l'île disparaissent sous un nuage de poudre. Dans une brume de chaleur vespérale, nous longeons la côte vers le nord pour, une fois passée la pointe, tracer vers l'ouest et rejoindre le Pirée. De là, nous retournerons à Athènes, à moins de trente kilomètres de Mati, où il est annoncé qu'un incendie a fait au cinquante morts la nuit passée. Sur le pont arrière, les images de la catastrophe tournent en boucle sur un écran plat, donnant à voir les conséquences de la catastrophe : véhicules carbonisés en file indienne, baraques inhabitables et paysage fuligineux. Curieusement, peu prêtent attention à ce déploiement macabre – cela dit, comme chacun consulte un téléphone vissé au creux de la main...

Nous avons passé une semaine merveilleuse à Syros (pronconcez “Sii – rosse”). Logés chez Katerina, aux petits soins, nous avons alterné ballades et plage. La capitale, Ermoupoli, possède un riche passé économique, politique, architectural même et le découpage social y est visible sans effort. En bas, face à la mer, les demeures de facture néoclassique des armateurs, somptueuses. Les rues y sont larges et les trottoirs pavés de marbre réfléchissent la lumière du soleil. Entre ces constructions, de petits passages descendent vers l'eau claire de la mer, donnant çà et là accès à des bars chics où les Athéniens en goguette viennent siroter un cocktail avant de plonger dans la baie depuis de petites dalles de béton. Un peu plus haut, les rues se resserrent et se couvrent à l'occasion de bougainvillées. Sur les petits immeubles, le crépi se détache, léopardant de rose, de bleu ou de jaune les façades. En grimpant encore, on atteint Ano Syros, la colline du nord d'Ermoupoli : un lacis de ruelles en pente raide où l'on se faufile entre les petites maisons d'un ou deux étages aux fenêtres desquelles sommeille généralement un chat. En passant sous les porches, en empruntant les volées de marches, en traversant les placettes, on s'amuse à perdre, puis à retrouver en un clin d'oeil, la vue plongeante sur la Mer Egée. Les dômes des toits d'un blanc éclatant, les tours de fenêtre bleus, les colimaçons de métal peint vous renvoient à une Grèce rêvée où il est bien agréable de laisser l'esprit prendre la vague.

Pour notre part, nous étions logés à l'autre bout de l'île, à proximité de la baie de Kini. Chez Katerina. Dans le jardin de Katerina, les pots de fleurs ont été peints en violet, sans doute pour aller avec la couleur aubergine de ses cheveux. Cette retraitée parle un français plein d'hésitation et lorsqu'elle s'adresse à vous, vous avez la temps de faire deux fois le tour de l'île à cloche-pieds avant qu'elle ait fini sa phrase. Comme elle est adorable, vous savez faire preuve de patience.

La maison de notre hôte est située sur une colline où toutes sont peintes en blanc. Avec leurs cols de cheminée tout ronds, crénelés et placés sur un des angles, avec leurs tours de fenêtre et bords de toits tout en arrondis, ces maison ressemblent à celles de Barbapapa – on y entre d'ailleurs un peu par magie, via une poignée de marche dissimulées sous un porche. Le soir, on dînait sur la terrasse, entre les figuiers, les grenadiers, les citronniers et la menthe, assis derrière une arche de pierre, à contempler la mer en contrebas.

Dans les terres, c'est un environnement bien plus sec auquel vous avez affaire : le nord de l'île, moins cultivé, plus sauvage – que donc Eve regardait avec émotion – est couvert de lavande, de romarin et autres plantes aromatiques. Pas un arbre n'encombre l'horizon dans ces vallées où le brun domine et, si vous ouvrez grand vos yeux, vous pourrez encore croiser un vieux paysan assis sur une mule. Comme sur les îles Aran, au large de Galway, en Irlande, des murets sans âge zèbrent le dos des collines – qui d'autre que les Dieux de l'Olympe a bien pu se lancer dans l'érection de ces sillons de pierre qui par endroits se recroquevillent et forment des spirale telles qu'on en voit sur les coquilles de l'escargot ?

Lorsque vous aurez du temps dans votre besace, partez en randonnée et descendez jusqu'à la plage appelée Marmari, juste sous la pointe de Syros. La lavande, le romarin vous accompagneront le museau jusqu'à la petite plage inaccessible à tout véhicule. Vous pourrez du reste filer vers le sud et dévaler la pente piquée de plants secs et craquants jusqu'à la crique de Tria Laggonia. Seuls, tout seuls dans cette baie de poche, vous pourrez vous glisser dans l'onde tiède délimitée par la roche abrupte. Dans ce lieu inhabité mais pas sans âme, les plus imaginatifs pourront entendre la musique de George Delerue jaillie du Mépris, le film de Godard, et même entendre la voix de Fritz Lang leur parler d'Ulysse et de “war against de godz”.

Ceux-là, pour peu qu'ils aient à disposition un masque et un tuba, jetteront un oeil sur les fonds marins de la crique, balayés par une lumière fragile. Entre les pierres, ils pourront s'approcher de l'oursin immobile, de la limande tapie dans le sable, de la pieuvre, mais aussi de la manule à pointe jaune, du criquoret occupé à fouir le sol pour y trouver quelque subsistance, des bancs de serpiques argentées, rondes comme des pièces de monnaie. Les plus patients spotteront sans doute un ou deux ataracs tout à leur bonheur d'être là. Quelque part. Et ils quitteront les lieux.

Sur le pont arrière, de nombreux passagers se sont levés et, debout face à l'écran, ils regardent les informations liées au drame de Mati. Le nombre de victimes s'élève maintenant à soixante-quatorze. Leurs photos, légendées de leurs noms, s'affichent en grand l'une après l'autre – mon voisin soupire devant ce diaporama animé par la Faucheuse.

Il fait frais désormais. L'une après l'autre, les îles des Cyclades disparaissent au loin. Nous avons vécu une semaine de rêve. Nous repartons pleine balle vers la réalité. Chiasme.

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